2
Crises de bec
— Quoi ? demanda Harry sans comprendre.
— Il est parti ! s’exclama Mrs Figg en se tordant les mains. Parti voir quelqu’un à propos d’un lot de chaudrons d’origine douteuse ! Je lui ai dit que je l’écorcherais vif si jamais il s’en allait et maintenant, voilà ce qui arrive ! Des Détraqueurs ! Encore heureux que j’aie mis le sieur Pompon sur l’affaire ! Mais ne traînons pas ici ! Dépêche-toi, il faut te ramener là-bas ! Cette histoire n’a pas fini de nous causer des ennuis ! Je vais le tuer !
— Mais…
La révélation que cette vieille folle obsédée par ses chats connaissait l’existence des Détraqueurs constituait un choc presque aussi important que celui provoqué par l’apparition des deux créatures dans l’allée.
— Vous… vous êtes une sorcière ?
— Je suis une Cracmol et Mondingus le sait très bien. Comment voulait-il que je t’aide à affronter des Détraqueurs ? Il t’a laissé sans aucune protection alors que je l’avais averti…
— Ce Mondingus me suivait ? Mais alors… C’était lui ? Il était devant chez moi et il est parti en transplanant !
— Oui, c’est ça. Heureusement j’avais mis mon chat Pompon en faction sous une voiture, au cas où, et Pompon est venu me prévenir. Mais au moment où je suis arrivée chez toi, tu étais déjà parti et maintenant… Oh, que va dire Dumbledore ? Toi ! cria-t-elle à Dudley, toujours étendu par terre, dépêche-toi d’enlever tes grosses fesses de là !
— Vous connaissez Dumbledore ? s’étonna Harry en la regardant avec des yeux ronds.
— Bien sûr que je connais Dumbledore. Qui ne le connaît pas ? Mais dépêchons. Je ne serai d’aucune utilité s’ils reviennent, je n’ai même jamais réussi à métamorphoser un sachet de thé.
Elle se pencha, saisit un des gros bras de Dudley dans sa main ratatinée et tira.
— Lève-toi, espèce de gros tas de mou, lève-toi !
Mais Dudley ne pouvait ou ne voulait pas bouger. Il restait allongé par terre, tremblant comme une feuille, le teint d’un gris de cendre, les lèvres étroitement serrées.
— Je m’en occupe, dit Harry.
Il prit le bras de son cousin et le souleva. Avec un effort colossal, il parvint à le hisser sur ses pieds. Dudley semblait sur le point de s’évanouir. Ses petits yeux roulaient dans leurs orbites et des gouttes de sueur perlaient sur son visage ; lorsque Harry le lâcha, il se mit à vaciller dangereusement.
— Allez, vite ! s’écria Mrs Figg d’une voix hystérique.
Harry passa un des énormes bras de Dudley autour de ses épaules et le traîna en direction de la rue, ployant légèrement sous son poids. Mrs Figg, qui marchait devant eux d’un pas chancelant, alla jeter un regard anxieux au bout de l’allée.
— Garde ta baguette à la main, dit-elle à Harry tandis qu’ils s’engageaient dans Wisteria Walk. Inutile de nous soucier du Code du secret à présent, de toute façon, tout cela nous coûtera très cher, alors autant aller jusqu’au bout. Comme dit le proverbe : Quitte à être pendu, mieux vaut que ce soit pour avoir volé un dragon plutôt qu’un mouton. Sans parler de la Restriction de l’usage de la magie chez les sorciers de premier cycle… c’était précisément ce que Dumbledore craignait le plus… Qu’est-ce que je vois, là-bas ? Ah, c’est simplement Mr Prentice… Ne range pas ta baguette, mon garçon, je te répète que je ne pourrais t’être d’aucune utilité.
Il n’était pas facile de brandir une baguette magique d’une main ferme tout en soutenant Dudley. Exaspéré, Harry donna à son cousin un coup de coude dans les côtes mais il semblait avoir perdu toute faculté de mouvement et restait avachi sur l’épaule de Harry, ses grands pieds traînant par terre.
— Pourquoi ne m’avez-vous jamais dit que vous étiez une Cracmol, Mrs Figg ? demanda Harry, essoufflé par ses efforts. Toutes les fois où je suis venu chez vous, pourquoi ne pas m’en avoir parlé ?
— C’était par ordre de Dumbledore. Je devais garder un œil sur toi mais ne rien te révéler. Tu étais trop jeune. Je suis désolée d’avoir dû te faire passer des moments aussi pénibles, Harry, mais les Dursley ne t’auraient jamais laissé venir chez moi s’ils avaient pensé que tu t’y plaisais. Ce n’était pas facile, tu sais… mais, oh, ma parole, dit-elle d’un ton tragique en se tordant à nouveau les mains, quand Dumbledore saura ça… Comment Mondingus a-t-il pu partir alors qu’il était de garde jusqu’à minuit… ? Où est-il ? Comment vais-je annoncer à Dumbledore ce qui s’est passé ? Je ne sais pas transplaner.
— J’ai une chouette, je peux vous la prêter, dit Harry d’une voix gémissante en se demandant si son épine dorsale n’allait pas se briser sous le poids de Dudley.
— Harry, tu ne comprends pas ! Dumbledore va devoir agir au plus vite, le ministère a ses propres moyens de détecter l’usage de la magie par un sorcier de premier cycle, ils sont déjà au courant, tu peux en être sûr.
— Mais comment pouvais-je me débarrasser des Détraqueurs sans magie ? Ils se demanderont plutôt ce que des Détraqueurs venaient faire du côté de Wisteria Walk, non ?
— Oh, mon cher Harry, comme je voudrais qu’il en soit ainsi mais j’ai bien peur que… MONDINGUS FLETCHER, JE VAIS TE TUER !
Il y eut un « crac ! » sonore et une forte odeur d’alcool mêlée de vieux tabac se répandit dans l’atmosphère tandis qu’un homme râblé, mal rasé et vêtu d’un pardessus en lambeaux, se matérialisait devant leur nez. Il avait des jambes courtes et arquées, une longue tignasse rousse et des yeux injectés de sang, soulignés de grands cernes qui lui donnaient le regard mélancolique d’un basset. Serrée dans sa main, il tenait une boule de tissu argenté que Harry reconnut aussitôt : c’était une cape d’invisibilité.
— C’qui s’passe, Figgy ? dit l’homme en regardant successivement Mrs Figg, Harry et Dudley. On peut savoir pourquoi tu sors de la clandestinité ?
— Je t’en ficherais, moi, de la clandestinité ! s’écria Mrs Figg. Des Détraqueurs, voilà c’qui s’passe, espèce de tire-au-flanc ! Voleur ! Bon à rien ! Aigrefin !
— Des Détraqueurs ? répéta Mondingus, effaré. Des Détraqueurs, ici ?
— Oui, espèce de gros tas de fientes de chauve-souris, ici ! hurla Mrs Figg d’une voix perçante. Des Détraqueurs qui ont attaqué ce pauvre garçon alors que tu étais de garde !
— Nom de nom ! Ça alors ! dit Mondingus d’une voix faible en regardant alternativement Harry et Mrs Figg. Nom de nom, je…
— Et toi, pendant ce temps-là, tu étais parti t’acheter des chaudrons volés ! Je t’avais bien dit de ne pas t’éloigner ! Je te l’ai dit, pas vrai ?
— Je… enfin… j’ai…
Mondingus paraissait très mal à l’aise.
— C’était une excellente affaire, tu comprends…
Mrs Figg leva son filet à provisions et en frappa Mondingus au visage et au cou. À en juger par le bruit métallique qu’il produisait, le filet devait être rempli de boîtes de nourriture pour chats.
— Aïe ! Arrête ! Houlà ! arrête ça espèce de vieille chouette ! Il faut que quelqu’un aille prévenir Dumbledore !
— Oui ! Il faut ! hurla Mrs Figg en donnant de grands coups de son sac plein de conserves sur toutes les parties du corps de Mondingus qu’elle pouvait atteindre. Et-tu-ferais-bien-d’y-aller-toi-même-comme-ça-tu-lui-diras-pourquoi-tu-n’étais-pas-là-pour-aider !
— Pas la peine de te mettre le chignon à l’envers ! dit Mondingus, le dos voûté, les bras en bouclier au-dessus de sa tête. J’y vais, j’y vais !
Et dans un nouveau craquement, il se volatilisa.
— J’espère que Dumbledore va l’assassiner ! s’exclama Mrs Figg avec fureur. Allez, dépêche-toi, Harry, qu’est-ce que tu attends ?
Harry estima préférable de ne pas perdre ce qui lui restait de souffle à faire remarquer qu’il parvenait à peine à marcher sous le poids de Dudley. Il souleva son cousin à demi inconscient et poursuivit son chemin d’un pas chancelant.
— Je t’accompagne jusqu’à ta porte, dit Mrs Figg alors qu’ils tournaient dans Privet Drive. Au cas où il y en aurait d’autres… Oh, ma parole, quelle catastrophe… Dire que tu as dû les affronter tout seul… Et Dumbledore qui nous avait recommandé de tout faire pour t’éviter d’avoir à te servir de ta baguette… Mais inutile de se lamenter, quand la potion est tirée, il faut la boire… N’empêche, comme dit le proverbe : Le chat est entré dans la cage aux lutins, à présent.
— Et donc, Dumbledore me faisait suivre ? demanda Harry d’une voix haletante.
— Évidemment, répondit Mrs Figg d’un ton agacé. Tu croyais qu’il allait te laisser vagabonder à ta guise après ce qui s’est passé en juin ? Seigneur, mon garçon, on m’avait pourtant dit que tu étais intelligent… Bon, allez… rentre chez toi et n’en sors plus, dit-elle lorsqu’ils eurent atteint le numéro 4 de la rue. Je pense que quelqu’un va bientôt te contacter.
— Qu’allez-vous faire maintenant ? demanda précipitamment Harry.
— Je file tout droit à la maison, répondit Mrs Figg avec un frisson en scrutant la rue sombre. Je dois attendre des instructions supplémentaires. Toi, reste enfermé. Bonsoir.
— Attendez, ne partez pas tout de suite ! Je voudrais savoir…
Mais elle s’éloignait déjà en trottinant, ses pantoufles claquant sous ses pieds, son filet à provisions se balançant dans un bruit de ferraille.
— Attendez ! s’écria Harry.
Il avait toujours un million de questions à poser à quiconque se trouvait en contact avec Dumbledore. Mais en quelques instants, Mrs Figg fut engloutie par l’obscurité. L’air renfrogné, Harry cala Dudley sur son épaule et parcourut lentement, douloureusement, l’allée qui traversait le jardin du numéro 4.
La lumière était allumée dans le hall. Harry remit sa baguette magique dans son jean, appuya sur la sonnette et regarda la silhouette de la tante Pétunia grandir à mesure qu’elle approchait, étrangement déformée par le verre dépoli de la porte d’entrée.
— Diddy ! Enfin ! Il était temps que tu rentres. Je commençais à être très… Diddy, qu’est-ce qui se passe ?
Harry jeta un regard en biais à son cousin et s’écarta juste à temps. Dudley vacilla sur place pendant un instant, le teint verdâtre… Puis il ouvrit la bouche et vomit sur le paillasson.
— DIDDY ! Diddy, qu’est-ce qui t’arrive ? Vernon ? VERNON !
L’oncle de Harry sortit du salon d’un pas pesant, sa moustache de morse se hérissant en tous sens, comme toujours lorsqu’il était dans un état d’agitation. Il se précipita pour aider la tante Pétunia à manœuvrer un Dudley aux genoux flageolants afin de lui faire franchir le seuil de la porte tout en évitant de marcher dans la mare nauséabonde.
— Il est malade, Vernon !
— Qu’y a-t-il, fils ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Est-ce que Mrs Polkiss t’a donné à manger quelque chose qui venait de l’étranger ?
— Pourquoi es-tu tout sale, mon chéri ? Tu t’es allongé par terre ?
— J’espère au moins que tu ne t’es pas fait attaquer dans la rue, fils ?
La tante Pétunia poussa un cri.
— Vernon, appelle la police ! Appelle la police ! Mon Diddy chéri, parle à ta maman ! Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
Dans tout ce remue-ménage, personne ne semblait avoir remarqué la présence de Harry, ce qui lui convenait à merveille. Il parvint à se glisser dans le hall juste avant que l’oncle Vernon claque la porte et, tandis que les Dursley s’avançaient à grand bruit en direction de la cuisine, Harry s’approcha de l’escalier à pas feutrés.
— Qui t’a fait ça, fils ? Donne-nous les noms. On les aura, ne t’inquiète pas.
— Chut, Vernon ! Il essaye de dire quelque chose. Qu’est-ce qu’il y a, Diddy ? Parle à ta maman !
Harry avait posé le pied sur la première marche lorsque Dudley retrouva l’usage de la parole :
— C’est lui.
Harry se figea sur place, le pied sur la marche, le visage crispé, se préparant à l’explosion.
— VIENS ICI, MON GARÇON !
Dans un mélange de colère et de peur, Harry retira lentement son pied de la marche et fit demi-tour pour suivre les Dursley.
La cuisine d’une propreté méticuleuse avait un éclat étrangement irréel, après l’obscurité du dehors. La tante Pétunia aida Dudley à s’asseoir sur une chaise. Il avait toujours le visage moite et verdâtre. L’oncle Vernon se tenait devant l’égouttoir, ses petits yeux plissés fixant Harry d’un regard noir.
— Qu’as-tu fait à mon fils ? dit-il dans un grondement menaçant.
— Rien, répondit Harry qui savait parfaitement que l’oncle Vernon ne le croirait pas.
— Que t’a-t-il fait, Diddy ? demanda la tante Pétunia d’une voix chevrotante en épongeant le blouson de cuir de son fils sur lequel il avait vomi. Est-ce que… est-ce qu’il s’agit de tu-sais-quoi, mon chéri ? Est-ce qu’il s’est servi de sa… chose ?
Dudley répondit par l’affirmative en hochant lentement sa tête qui tremblotait.
— Ce n’est pas vrai ! protesta vivement Harry, tandis que la tante Pétunia laissait échapper une longue plainte et que l’oncle Vernon brandissait ses poings serrés. Je ne lui ai rien fait du tout, ce n’était pas moi, c’était…
Mais à cet instant précis, un hibou moyen duc s’engouffra par la fenêtre de la cuisine. Manquant de peu le sommet du crâne de l’oncle Vernon, il traversa la pièce, laissa tomber aux pieds de Harry la grande enveloppe en parchemin qu’il portait dans son bec, exécuta un gracieux demi-tour, l’extrémité de ses ailes effleurant à peine le haut du réfrigérateur, puis ressortit dans le jardin.
— Des HIBOUX ! rugit l’oncle Vernon, l’éternelle veine de sa tempe palpitant de fureur alors qu’il fermait violemment la fenêtre de la cuisine. ENCORE DES HIBOUX ! JE NE VEUX PLUS DE HIBOUX DANS MA MAISON !
Mais Harry avait déjà ouvert l’enveloppe et sorti la lettre qu’elle contenait, son cœur battant à tout rompre, quelque part dans la région de sa pomme d’Adam.
Cher Mr Potter,
Nous avons reçu des informations selon lesquelles vous auriez exécuté le sortilège du Patronus ce soir à neuf heures vingt-trois, dans une zone habitée par des Moldus et en présence de l’un d’eux.
La gravité de cette violation du décret sur la Restriction de l’usage de la magie chez les sorciers de premier cycle entraîne d’office votre expulsion de l’école de sorcellerie Poudlard. Des représentants du ministère se présenteront à votre domicile dans les plus brefs délais afin de procéder à la destruction de votre baguette magique.
Étant entendu que vous avez déjà reçu un avertissement officiel pour une précédente infraction à l’article 13 du Code du secret établi par la Confédération internationale des sorciers, nous avons le regret de vous informer que votre présence sera requise lors d’une audience disciplinaire qui aura lieu au ministère de la Magie le 12 août prochain à neuf heures précises.
Vous espérant en bonne santé, je vous prie d’agréer, cher Mr Potter, l’expression de mes sentiments distingués.
Mafalda
Hopkrik
Service des usages abusifs de la magie
Ministère de la Magie.
Harry lut deux fois la lettre d’un bout à l’autre. Il entendait à peine les voix de l’oncle Vernon et de la tante Pétunia. Sa tête lui semblait comme engourdie par une sensation glacée. Une seule information avait pénétré sa conscience comme une fléchette paralysante : il était renvoyé de Poudlard. C’était fini, il n’y retournerait plus.
Il leva les yeux vers les Dursley. Le teint écarlate, l’oncle Vernon hurlait, les poings toujours brandis. La tante Pétunia avait passé les bras autour de son fils, à nouveau saisi de haut-le-cœur.
Le cerveau momentanément paralysé de Harry parut se réveiller. « Des représentants du ministère se présenteront à votre domicile dans les plus brefs délais afin de procéder à la destruction de votre baguette magique. » Il n’y avait plus qu’une solution. Prendre la fuite. À l’instant même. Où irait-il ? Harry l’ignorait, mais il était au moins certain d’une chose : que ce soit à Poudlard ou ailleurs, il aurait besoin de sa baguette magique. Presque comme dans un rêve, il sortit sa baguette et pivota sur ses talons pour quitter la cuisine.
— Où vas-tu comme ça ? s’écria son oncle.
N’obtenant aucune réponse, l’oncle Vernon traversa la cuisine à grands pas pour barrer la porte à Harry.
— Je n’en ai pas encore fini avec toi, mon garçon.
— Laisse-moi passer, dit Harry à voix basse.
— Tu vas rester ici et m’expliquer pourquoi mon fils…
— Si tu ne me laisses pas passer, je te jette un sort, coupa Harry en levant sa baguette.
— N’essaye pas de m’impressionner ! gronda l’oncle Vernon. Je sais très bien que tu n’as pas le droit de t’en servir en dehors de cette maison de fous que tu appelles une école !
— La maison de fous m’a expulsé, annonça Harry. Je peux donc faire tout ce que je veux, maintenant. Je te donne trois secondes. Un… Deux…
Un « CRAC ! » retentissant résonna dans la cuisine. La tante Pétunia poussa un hurlement. L’oncle Vernon laissa échapper un cri en se baissant instinctivement et, pour la troisième fois ce soir-là, Harry chercha l’origine d’une perturbation dont il n’était pas responsable. Il la découvrit aussitôt : une chouette effraie aux plumes en bataille était tombée sur le rebord extérieur après avoir heurté de plein fouet la fenêtre fermée.
Sans prêter attention aux vociférations angoissées de l’oncle Vernon qui criait : « ENCORE CES HIBOUX ! », Harry traversa la cuisine et ouvrit la fenêtre à la volée. La chouette tendit une patte à laquelle était attaché un petit rouleau de parchemin, secoua ses plumes et s’envola dès que Harry eut pris la lettre. Les mains tremblantes, il déroula le parchemin sur lequel un mot avait été hâtivement griffonné à l’encre noire.
Harry,
Dumbledore vient d’arriver au ministère pour essayer d’éclaircir les choses. NE QUITTE SURTOUT PAS LA MAISON DE TA TANTE ET DE TON ONCLE. NE FAIS PLUS USAGE DE MAGIE ET NE RENDS PAS TA BAGUETTE.
Arthur Weasley
Dumbledore essayait d’éclaircir les choses… Qu’est-ce que cela signifiait ? Avait-il le pouvoir d’annuler une décision du ministère ? Dans ce cas, y avait-il une chance pour qu’il puisse rester à Poudlard ? Une lueur d’espoir s’alluma en lui, aussitôt effacée par la panique : comment pouvait-il refuser de rendre sa baguette sans avoir recours à la magie ? Il lui faudrait engager un duel avec les représentants du ministère et, s’il le faisait vraiment, ce n’était plus l’expulsion de Poudlard qu’il risquait mais la prison d’Azkaban.
Ses pensées se bousculaient dans sa tête… il pouvait soit prendre la fuite et risquer d’être rattrapé par les représentants du ministère, soit ne pas bouger en attendant qu’ils viennent le chercher ici. Il était beaucoup plus tenté par la première possibilité mais il savait que Mr Weasley prenait ses intérêts à cœur… Et d’ailleurs, Dumbledore avait déjà arrangé des situations bien pires.
— Finalement, j’ai changé d’avis, dit Harry, je reste.
D’un bond, il alla s’asseoir à la table de la cuisine, face à Dudley et à la tante Pétunia. Les Dursley semblaient pris de court par cette brusque volte-face. La tante Pétunia jeta un regard désespéré à l’oncle Vernon. La veine de sa tempe violacée palpitait plus que jamais.
— D’où sortent tous ces fichus hiboux ? rugit-il.
— Le premier venait du ministère de la Magie pour m’annoncer mon expulsion, répondit Harry d’une voix très calme.
Il tendait l’oreille pour essayer de percevoir le moindre bruit extérieur au cas où les représentants du ministère approcheraient de la maison et il lui semblait plus simple et plus paisible de répondre aux questions de l’oncle Vernon plutôt que de l’entendre hurler et tempêter.
— Le deuxième était envoyé par le père de mon ami Ron, qui travaille au ministère.
— Le ministère de la Magie ? beugla l’oncle Vernon. Des gens comme toi au gouvernement ? Oh mais ça explique tout, je comprends maintenant, pas étonnant que le pays soit en pleine dégringolade !
Voyant que Harry ne réagissait pas, l’oncle Vernon lui jeta un regard furieux puis lança :
— Et pourquoi t’a-t-on expulsé ?
— Parce que j’ai utilisé une formule magique.
— Aha ! gronda l’oncle Vernon en abattant son poing massif sur le réfrigérateur qui s’ouvrit sous le choc – divers aliments basses calories réservés à Dudley tombèrent en s’écrasant sur le sol. Donc, tu avoues ! Qu’as-tu fait à Dudley ?
— Rien, répondit Harry d’une voix un peu moins calme. Ce n’était pas moi…
— C’était lui, marmonna Dudley inopinément.
L’oncle Vernon et la tante Pétunia adressèrent à Harry de grands signes de la main pour le faire taire tandis qu’ils se penchaient tous deux vers Dudley.
— Vas-y, fils, dit l’oncle Vernon. Qu’a-t-il fait exactement ?
— Raconte-nous tout, mon chéri, murmura la tante Pétunia.
— L’a pointé sa baguette sur moi, grommela Dudley.
— Oui, c’est vrai mais je ne m’en suis pas servi, protesta Harry avec colère.
— TAIS-TOI ! s’écrièrent l’oncle Vernon et la tante Pétunia d’une même voix.
— Vas-y, fils, répéta l’oncle Vernon, la moustache frémissante de fureur.
— Tout s’est éteint, expliqua Dudley d’une voix rauque, le corps parcouru de frissons. Il faisait tout noir. Et alors, j’ai entendu des… des choses. Dans ma tête.
L’oncle Vernon et la tante Pétunia échangèrent un regard horrifié. Si la magie était la chose au monde qu’ils détestaient le plus – suivie de près par les voisins qui trichaient encore plus qu’eux pour contourner l’interdiction d’arroser les jardins –, les gens qui entendaient des voix occupaient sans nul doute une place de choix dans l’ordre de leurs répugnances. De toute évidence, ils pensaient que Dudley était en train de perdre la raison.
— Qu’est-ce que tu as entendu, Popkin ? murmura la tante Pétunia, le teint blafard et les larmes aux yeux.
Mais Dudley semblait incapable de répondre. Il frissonna à nouveau et hocha sa grosse tête blonde. Malgré la sensation d’effroi et d’hébétude qui l’avait envahi depuis l’arrivée du premier hibou, Harry éprouva une certaine curiosité. Les Détraqueurs avaient le pouvoir de faire revivre aux gens les pires moments de leur vie. Qu’avait donc pu entendre cette petite brute de Dudley, si gâté, si choyé ?
— Comment se fait-il que tu sois tombé par terre, fils ? demanda l’oncle Vernon avec une douceur qui n’avait rien de naturel.
C’était le genre de voix qu’on adopte au chevet d’une personne gravement malade.
— Tré… Trébuché, répondit Dudley en tremblant. Et puis…
Il montra son torse massif. Harry comprit aussitôt. Dudley se rappelait la moiteur glacée qui emplit les poumons à mesure qu’on se vide de tout espoir, de toute idée de bonheur.
— Horrible, croassa-t-il. Froid. Vraiment froid.
— D’accord, dit l’oncle Vernon d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme tandis que la tante Pétunia posait une main anxieuse sur le front de son fils pour évaluer sa température. Que s’est-il passé ensuite, Duddy ?
— Senti… senti… senti… comme si… comme si…
— Comme si tu ne pourrais plus jamais être heureux de ta vie, acheva Harry d’un ton monocorde.
— Oui, murmura Dudley, toujours tremblant.
— Donc ! s’exclama l’oncle Vernon d’une voix qui avait retrouvé sa pleine et considérable puissance. Tu as jeté à mon fils un de tes sortilèges de cinglé pour qu’il entende des voix et se croie condamné au malheur ou à je ne sais quoi, c’est bien cela ?
— Combien de fois faudra-t-il que je le répète, répondit Harry dont le ton et la colère montaient. Ce n’était pas moi ! C’étaient deux Détraqueurs !
— Deux quoi ? Qu’est-ce que c’est que ces sornettes ?
— Des Dé-tra-queurs, répéta Harry avec lenteur, en détachant chaque syllabe. Ils étaient deux.
— Et qu’est-ce que c’est que ça, des Détraqueurs ?
— Ce sont les gardiens d’Azkaban, la prison des sorciers, dit la tante Pétunia.
Ses paroles laissèrent place à deux secondes d’un silence assourdissant, puis la tante Pétunia plaqua une main contre sa bouche comme si elle venait de laisser échapper un juron obscène. L’oncle Vernon la regardait avec des yeux écarquillés. Harry sentit son cerveau vaciller dans sa tête. Mrs Figg, c’était une chose, mais la tante Pétunia ?
— Comment sais-tu cela ? demanda-t-il, abasourdi.
La tante Pétunia semblait consternée. Elle lança à l’oncle Vernon un regard d’excuse apeuré puis baissa légèrement la main, découvrant ses dents de cheval.
— J’ai entendu… cet horrible garçon… il en parlait à… à elle… il y a des années…, dit-elle d’une voix hachée.
— Si tu fais allusion à maman et papa, pourquoi ne pas les appeler par leurs noms ? déclara Harry d’une voix forte.
Mais la tante Pétunia ne lui prêta aucune attention. Elle paraissait terriblement ébranlée.
Harry avait l’air stupéfait. En dehors d’un accès de colère au cours duquel, des années auparavant, elle avait hurlé que la mère de Harry était un monstre, il n’avait jamais entendu la tante Pétunia mentionner sa sœur. Il était abasourdi qu’elle se soit rappelé pendant si longtemps cette bribe d’information sur le monde de la magie, alors qu’elle mettait habituellement toute son énergie à prétendre que ce monde n’existait pas.
L’oncle Vernon ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit à nouveau, la referma encore, puis, livrant apparemment un rude combat pour retrouver l’usage de la parole, l’ouvrit une troisième fois et dit d’une voix croassante :
— Alors, ils… ils existent… heu… vraiment… ces… heu… Détrac-choses ?
La tante Pétunia acquiesça d’un signe de tête.
L’oncle Vernon regarda alternativement sa femme, Dudley et Harry comme dans l’espoir que l’un d’eux s’écrierait soudain : « Poisson d’avril ! » Voyant que ce n’était pas le cas, il ouvrit à nouveau la bouche mais se vit dispensé de tout effort supplémentaire par l’arrivée du troisième hibou de la soirée. L’oiseau s’engouffra par la fenêtre toujours ouverte comme un boulet de canon emplumé et atterrit avec bruit sur la table de la cuisine. Les trois Dursley sursautèrent d’un même mouvement d’effroi. Harry saisit une deuxième enveloppe d’aspect officiel que le hibou tenait dans son bec et l’ouvrit tandis que l’oiseau repartait par la fenêtre en disparaissant dans la nuit.
— J’en ai assez de ces nom de nom de fichus hiboux, marmonna l’oncle Vernon, l’air exaspéré.
À grands pas pesants, il alla refermer la fenêtre d’un geste brusque.
Cher Mr Potter,
Suite à notre lettre d’il y a approximativement vingt-deux minutes, le ministère de la Magie est revenu sur sa décision de procéder à la destruction immédiate de votre baguette magique. Vous pourrez donc la conserver jusqu’à votre audience disciplinaire du 12 août à l’issue de laquelle une décision officielle sera prise.
À la suite d’un entretien avec le directeur de l’école de sorcellerie Poudlard, le ministère a bien voulu que la question de votre expulsion soit également examinée à cette date. Vous devrez par conséquent vous considérer comme simplement suspendu jusqu’à plus ample informé.
Je vous prie d’agréer, cher Mr Potter, l’expression de mes sentiments distingués.
Mafalda
Hopkrik
Service des usages abusifs de la magie
Ministère de la Magie
Harry relut entièrement la lettre trois fois de suite. Le nœud qu’il sentait dans sa poitrine se relâcha légèrement à l’annonce qu’il n’était pas définitivement expulsé. Mais ses craintes n’étaient pas dissipées pour autant. Tout semblait suspendu à cette audience du 12 août.
— Alors ? dit l’oncle Vernon, rappelant Harry à la réalité immédiate. Qu’est-ce qui se passe, maintenant ? Ils t’ont condamné à quelque chose ? Vous avez encore la peine de mort, chez vous ? ajouta-t-il avec espoir.
— Je suis convoqué à une audience disciplinaire, dit Harry.
— C’est là qu’ils te condamneront ?
— J’imagine.
— Alors, tout espoir n’est pas perdu, dit l’oncle Vernon avec méchanceté.
— Bon, si c’est terminé, dit Harry en se levant.
Il avait hâte d’être seul, de réfléchir, peut-être d’envoyer une lettre à Ron, à Hermione ou à Sirius.
— CE N’EST PAS DU TOUT TERMINÉ ! hurla l’oncle Vernon. RASSIEDS-TOI !
— Qu’est-ce qu’il y a, maintenant ? répliqua Harry d’un ton agacé.
— DUDLEY ! Voilà ce qu’il y a ! rugit l’oncle Vernon. Je veux savoir ce qui est arrivé exactement à mon fils !
— PARFAIT ! s’écria Harry.
Son humeur était telle que des étincelles rouge et or jaillirent à l’extrémité de sa baguette qu’il tenait toujours serrée dans sa main. Les trois Dursley tressaillirent, l’air terrifié.
— Dudley et moi, nous étions dans l’allée entre Magnolia Crescent et Wisteria Walk, dit Harry, qui parlait très vite en s’efforçant de contrôler ses nerfs. Dudley a voulu faire le malin avec moi et j’ai sorti ma baguette mais je ne m’en suis pas servi. À ce moment-là, deux Détraqueurs sont arrivés…
— Mais QUI SONT ces Détracoïdes ? demanda l’oncle Vernon avec fureur. Qu’est-ce qu’ils FONT ?
— Je te l’ai dit : ils t’enlèvent toute idée de bonheur, répondit Harry, et s’ils en ont l’occasion, ils t’embrassent.
— Ils t’embrassent ? s’exclama son oncle, les yeux légèrement exorbités. Ils t’embrassent ?
— C’est comme ça qu’on dit quand ils aspirent ton âme à travers ta bouche.
La tante Pétunia laissa échapper un petit cri.
— Son âme ? Ils ne lui ont quand même pas pris… Il a toujours…
Elle attrapa Dudley par les épaules et le secoua comme si elle espérait entendre son âme remuer en lui.
— Bien sûr qu’ils n’ont pas pris son âme, tu le saurais s’ils l’avaient fait, dit Harry, exaspéré.
— Alors tu t’es défendu, fils, c’est ça ? reprit l’oncle Vernon d’une voix sonore, en s’efforçant de ramener la conversation sur un plan qu’il pouvait comprendre. Tu leur as envoyé un bon vieux gauche-droite bien placé ?
— On ne peut pas envoyer à un Détraqueur un bon vieux gauche-droite, dit Harry entre ses dents serrées.
— Alors, pourquoi est-il entier ? s’exclama l’oncle Vernon. Pourquoi n’est-il pas tout vide à l’intérieur ?
— Parce que j’ai fait apparaître un Patronus.
WHOOSH ! Accompagné d’un bruissement d’ailes et d’un petit nuage de poussière, un quatrième hibou fit irruption dans le foyer de la cheminée.
— POUR L’AMOUR DU CIEL ! rugit l’oncle Vernon en arrachant des touffes de poils à sa moustache, ce qu’il n’avait pas fait depuis bien longtemps. JE NE VEUX PAS DE HIBOUX ICI, JE TE PRÉVIENS QUE JE NE LE TOLÉRERAI PAS !
Mais Harry détachait déjà un morceau de parchemin de la patte du hibou. Il était tellement certain que cette lettre venait de Dumbledore et lui expliquait tout – les Détraqueurs, Mrs Figg, les intentions du ministère, la façon dont il comptait arranger les choses – que, pour la première fois de sa vie, il fut déçu de reconnaître l’écriture de Sirius. Sans prêter la moindre attention à l’oncle Vernon qui poursuivait ses imprécations, les yeux plissés pour se protéger du nouveau nuage de poussière que le hibou avait soulevé en repartant par la cheminée, Harry lut le message de Sirius : « Arthur vient de nous raconter ce qui s’est passé. Ne sors plus de la maison, quoi que tu fasses. »
Harry trouvait cette réponse si peu appropriée aux événements de la soirée qu’il retourna le parchemin en pensant que la lettre comportait une suite, mais il n’y avait rien de plus.
Il se sentit à nouveau de très mauvaise humeur. Est-ce que quelqu’un allait enfin se décider à lui dire : « Bien joué » pour avoir réussi à mettre en fuite deux Détraqueurs à lui tout seul ? Mr Weasley et Sirius se comportaient tous deux comme s’il avait fait quelque chose de mal et qu’ils attendaient de connaître toute l’étendue des dégâts avant de lui exprimer leurs remontrances.
— J’en ai assez de tous ces hiboux qui entrent et sortent à leur guise, nous allons avoir une sérieuse crise de… heu, prise de bec à ce sujet, mon garçon !
— Je ne peux pas empêcher les hiboux de venir, répliqua sèchement Harry en froissant la lettre de Sirius.
— Je veux savoir la vérité sur ce qui s’est passé ce soir ! aboya l’oncle Vernon. Si ce sont des Défroqueurs qui ont attaqué Dudley, comment se fait-il que tu sois renvoyé ? TU as fait tu-sais-quoi, tu l’as avoué toi-même !
Harry respira profondément pour essayer de se détendre. Il commençait à avoir de nouveau mal à la tête et désirait plus que tout sortir de cette cuisine pour échapper aux Dursley.
— J’ai jeté le sortilège du Patronus pour chasser les Détraqueurs, dit-il en se forçant à rester calme. C’est la seule chose qui soit efficace contre eux.
— Et qu’est-ce que ces Détracoïdes faisaient à Little Whinging ? demanda l’oncle Vernon d’un ton outragé.
— Je n’en sais rien, répondit Harry avec lassitude. Je n’en ai aucune idée.
La lumière crue des néons de la cuisine aggravait son mal de tête. Sa colère s’apaisait peu à peu, il se sentait épuisé, vidé. Les trois Dursley le regardaient fixement.
— C’est à cause de toi, dit l’oncle Vernon avec force. Tu as quelque chose à voir là-dedans, mon garçon, je le sais. Sinon, pourquoi seraient-ils venus jusqu’ici ? Pourquoi auraient-ils pris cette allée ? TU es certainement le seul… le seul…
De toute évidence, il ne pouvait se résoudre à prononcer le mot « sorcier ».
— Le seul tu-sais-quoi à des kilomètres à la ronde.
— Je le répète : j’ignore pourquoi ils étaient là.
Mais en entendant les dernières paroles de l’oncle Vernon, le cerveau épuisé de Harry s’était remis à fonctionner. Qu’est-ce que les Détraqueurs étaient venus faire à Little Whinging ? Comment croire que leur présence dans l’allée relevait d’une simple coïncidence ? Avaient-ils été envoyés là délibérément ? Le ministère de la Magie avait-il perdu le contrôle des Détraqueurs ? Avaient-ils déserté Azkaban pour rejoindre Voldemort, ainsi que Dumbledore l’avait prédit ?
— Ces Détrousseurs gardent une prison de fous ? demanda l’oncle Vernon qui semblait patauger dans le sillage de ses pensées.
— Oui.
Si seulement son mal de tête avait cessé, s’il avait pu simplement quitter la cuisine, monter dans sa chambre et rester dans le noir à réfléchir…
— Alors, ils étaient venus t’arrêter, dit l’oncle Vernon avec l’air triomphant de celui qui vient d’aboutir à une conclusion inattaquable. C’est bien cela, mon garçon ? Tu es recherché par la justice !
— Bien sûr que non, répliqua Harry en hochant la tête comme s’il voulait chasser une mouche.
Il réfléchissait à toute vitesse, à présent.
— Dans ce cas, pourquoi… ?
— C’est lui qui a dû les envoyer, dit Harry à voix basse, plus pour lui-même que pour l’oncle Vernon.
— Quoi ? Qui a dû les envoyer ?
— Lord Voldemort, répondit Harry.
Dans un coin de sa tête, il remarqua combien il était étrange que les Dursley qui tressaillaient, grimaçaient, couinaient aux seuls mots de « sorcier », « sortilège » ou « baguette magique », puissent entendre le nom du plus grand mage noir de tous les temps sans éprouver le moindre petit frémissement.
— Lord… Attends, dit l’oncle Vernon, le visage concentré, une lueur de compréhension s’allumant dans ses petits yeux porcins. J’ai déjà entendu ce nom… C’est celui qui…
— A assassiné mes parents, dit Harry.
— Mais il est mort, déclara l’oncle Vernon d’un air agacé, sans avoir l’air de considérer le moins du monde le meurtre des parents de Harry comme un sujet douloureux. C’est ce que nous avait raconté ce géant. Il est mort.
— Il est revenu, dit Harry, le regard lourd.
C’était une étrange sensation de se trouver ainsi dans cette cuisine aussi impeccable qu’une salle d’opération, entre le réfrigérateur haut de gamme et la télévision à écran large, en train de parler calmement de Lord Voldemort à l’oncle Vernon. L’arrivée de Détraqueurs à Little Whinging semblait avoir creusé une brèche dans le grand mur invisible qui séparait le monde magique de celui de Privet Drive, d’où était impitoyablement bannie toute évocation de la sorcellerie. D’une certaine manière, les deux vies parallèles de Harry s’étaient soudain confondues et tout en avait été bouleversé. Les Dursley demandaient des détails sur le monde de la magie et Mrs Figg connaissait Albus Dumbledore. Les Détraqueurs apparaissaient dans les rues de Little Whinging et lui-même ne retournerait peut-être plus jamais à Poudlard. Harry avait de plus en plus mal à la tête.
— Revenu ? murmura la tante Pétunia.
Elle regardait Harry comme si elle ne l’avait encore jamais vu. Et tout à coup, pour la première fois de sa vie, Harry apprécia pleinement le fait que la tante Pétunia fût la sœur de sa mère. Il n’aurait pu dire pourquoi ce lien l’avait frappé avec tant de force en cet instant précis. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il n’était pas la seule personne présente dans cette cuisine à avoir une idée de ce que pouvait signifier le retour de Lord Voldemort. Jamais la tante Pétunia ne l’avait regardé ainsi. Ses grands yeux pâles (si différents de ceux de sa sœur) n’étaient plus plissés dans une expression d’hostilité ou de colère, ils étaient grands ouverts et on y lisait la peur. Les faux-semblants qu’elle avait entretenus avec tant d’acharnement pour faire croire à Harry que la magie n’existait pas et qu’il n’y avait d’autre monde que celui dans lequel elle habitait avec l’oncle Vernon semblaient s’être dissipés.
— Oui, dit Harry en s’adressant directement à sa tante, il est revenu il y a un mois. Je l’ai vu.
La main de la tante Pétunia chercha les épaules massives de Dudley et s’y cramponna.
— Attends un peu, dit l’oncle Vernon en regardant alternativement sa femme et Harry.
Il paraissait ébahi et désorienté par la compréhension mutuelle qui s’était soudain établie entre eux.
— Ce Lord Voldechose est de retour, dis-tu ?
— Oui.
— Celui qui a assassiné tes parents ?
— Oui.
— Et maintenant, il t’envoie des Défroqueurs ?
— On dirait, répondit Harry.
— Je vois, marmonna l’oncle Vernon.
Il regarda successivement son neveu, puis le visage blafard de sa femme et remonta son pantalon d’un cran. On aurait dit qu’il s’était mis à enfler, son gros visage violacé se dilatant sous les yeux de Harry.
— Eh bien, voilà qui règle la question, reprit-il, sa chemise tendue sur son torse gonflé. Tu peux tout de suite quitter cette maison, mon garçon !
— Quoi ? dit Harry.
— Tu m’as très bien entendu. DEHORS ! beugla l’oncle Vernon.
Même Dudley et la tante Pétunia sursautèrent.
— DEHORS ! DEHORS ! J’aurais dû faire ça il y a des années ! Des hiboux qui considèrent cette maison comme leur volière, des gâteaux qui explosent, le salon à moitié en ruine, la queue de cochon de Dudley, la tante Marge qui se promène au plafond comme un ballon et la Ford Anglia qui vole, DEHORS ! DEHORS ! Cette fois, c’est fini, tu appartiens au passé ! Pas question que tu restes ici avec un cinglé qui te court après, pas question que tu mettes en danger la vie de ma femme et de mon fils, pas question que tu attires des malheurs sur cette maison. Si tu veux suivre la même voie que tes bons à rien de parents, libre à toi, mais moi, j’en ai assez ! DEHORS !
Harry resta planté sur place. Il tenait dans sa main gauche les lettres froissées du ministère, de Mr Weasley et de Sirius. « Ne sors plus de la maison, quoi que tu fasses. NE QUITTE SURTOUT PAS LA MAISON DE TA TANTE ET DE TON ONCLE. »
— Tu m’as entendu ! poursuivit l’oncle Vernon en se penchant sur lui, son gros visage cramoisi si proche que Harry sentait des postillons sur ses joues. Allez, vas-y. Tu avais très envie de partir il y a une demi-heure ! Eh bien, je t’approuve ! Fiche le camp et qu’on ne revoie plus jamais ton ombre sur le seuil de cette maison ! Qu’est-ce qui nous a pris de te recueillir, ça, je n’en sais rien. Marge avait raison, on aurait dû t’envoyer à l’orphelinat. Nous avons été beaucoup trop indulgents, ce n’était pas un service à te rendre, nous avons cru que nous pourrions t’arracher à toutes ces histoires, faire de toi un être normal, mais tu es pourri en profondeur et j’en ai plus qu’assez… des hiboux !
Le cinquième hibou descendit la cheminée si vite qu’il heurta le sol avant de reprendre son vol en lançant un cri aigu. Harry leva la main pour attraper la lettre qui se trouvait dans une enveloppe rouge vif, mais le hibou passa au-dessus de lui et vola droit vers la tante Pétunia qui se baissa en poussant un hurlement, les bras croisés devant son visage. Le hibou laissa tomber l’enveloppe sur sa tête, fit demi-tour et repartit aussitôt par la cheminée.
Harry se précipita pour ramasser la lettre mais la tante Pétunia fut plus rapide que lui.
— Tu peux l’ouvrir si tu veux, dit Harry, mais je saurai quand même ce qu’il y a dedans. C’est une Beuglante.
— Lâche ça, Pétunia, rugit l’oncle Vernon. N’y touche pas. Ça peut être dangereux !
— C’est à moi qu’elle est adressée, dit la tante Pétunia d’une voix tremblante. À moi, Vernon, regarde ! Mrs Pétunia Dursley, dans la cuisine du 4, Privet Drive…
Horrifiée, elle reprit son souffle. Une fumée s’élevait de l’enveloppe rouge.
— Ouvre-la ! s’écria Harry. Fais vite ! De toute façon, tu ne peux pas y échapper !
— Non, je ne veux pas.
La main tremblante, elle jetait en tous sens des regards affolés, comme si elle cherchait un moyen de s’enfuir, mais il était trop tard : l’enveloppe s’enflamma et la tante Pétunia la lâcha en poussant un hurlement.
Une voix terrifiante s’éleva alors de la lettre de feu, résonnant avec force dans l’espace confiné de la cuisine :
— Souviens-toi de ma dernière, Pétunia.
La tante Pétunia semblait sur le point de s’évanouir. La tête entre les mains, elle se laissa tomber sur la chaise à côté de Dudley. Dans le silence, l’enveloppe acheva de se consumer, se transformant en un petit tas de cendres.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit l’oncle Vernon d’une voix rauque. Que… Je ne… Pétunia ?
Elle ne répondit pas. Dudley regardait sa mère d’un air stupide, la bouche grande ouverte. Un silence horrible, vertigineux, s’installa. Abasourdi, Harry observait sa tante avec l’impression que sa tête douloureuse allait exploser.
— Pétunia, ma chérie ? dit timidement l’oncle Vernon. P-Pétunia.
Elle leva les yeux, toujours tremblante, puis déglutit avec difficulté.
— Ce… ce garçon doit rester ici, Vernon, dit-elle d’une voix faible.
— Qu-quoi ?
— Il doit rester, répéta-t-elle en regardant Harry.
Elle se leva à nouveau.
— Il… Mais… Pétunia…
— Si nous le mettons dehors, les voisins vont jaser, dit-elle.
Bien qu’elle fût toujours très pâle, elle retrouva très vite sa brusquerie habituelle et ses manières cassantes.
— Ils vont poser des questions embarrassantes, ils voudront savoir où il est parti. Nous devons le garder chez nous.
L’oncle Vernon sembla se dégonfler comme un vieux pneu.
— Mais Pétunia, ma chérie…
La tante Pétunia ne lui prêta aucune attention. Elle se tourna vers Harry.
— Tu vas rester dans ta chambre, dit-elle. Interdiction de quitter la maison. Et maintenant, va te coucher.
Harry ne bougea pas.
— Qui t’a envoyé cette Beuglante ?
— Ne pose pas de questions, répliqua-t-elle sèchement.
— Tu es en contact avec des sorciers ?
— Je t’ai dit d’aller te coucher !
— Qu’est-ce que ça signifiait ? Souviens-toi de ma dernière quoi ?
— File au lit !
— Comment se fait-il que… ?
— TU AS ENTENDU CE QUE T’A DIT TA TANTE ? VA TE COUCHER.